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Le glacier de l'apocalypse : on a pesé le mot

Des scientifiques ont rédigé à l'avance la nécrologie d'une plaque de glace grande comme quinze fois Paris. Derrière elle se trouve le glacier Thwaites, surnommé « le glacier de l'apocalypse ». Sauf que ce mot n'apparaît dans aucune étude.
24 septembre 2026 par
Le glacier de l'apocalypse : on a pesé le mot
Vinz
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Pour notre nouvel épisode, avec le glaciologue Frank Pattyn (ULB), on a pesé le mot « apocalypse ». Voici l'essentiel, et tout ce que la vidéo sortie sur la chaîne YouTube n'avait pas le temps de dire. Elle est juste en dessous 👇

EN BREF

  • Le glacier Thwaites, en Antarctique de l'Ouest, est surnommé « le glacier de l'apocalypse », mais le mot n'apparaît dans aucune étude.
  • La plaque de glace qui flotte devant lui accélère (de 700 m à plus de 2 km par an) et pourrait se briser, sans faire monter la mer d'un millimètre.
  • Le vrai risque est derrière : l'Antarctique de l'Ouest repose sous le niveau de la mer et pourrait ajouter 3,30 m, étalés sur des siècles.
  • Pour nous, le danger concret, c'est la mer qui démarre plus haut à chaque tempête, de Dunkerque à Ostende.

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Une nécrologie écrite à l'avance

Au printemps 2026, Rob Larter, du British Antarctic Survey, a raconté que son équipe avait déjà préparé le communiqué annonçant la disparition de la plateforme de glace qui flotte devant Thwaites. La rupture « pourrait arriver soudainement », et personne ne voulait être pris de court.

Cette plaque de 350 mètres d'épaisseur tenait parce qu'elle reposait sur une crête rocheuse sous-marine, un point d'ancrage. En fondant par en dessous, elle s'est amincie, s'est mise à flotter plus haut et a perdu ce point d'appui. Résultat : elle est passée d'environ 700 mètres par an en 2020 à plus de 2 kilomètres par an en 2026. Trois fois plus vite en six ans (Wild et al., Journal of Glaciology, 2024).

Et pourtant, le jour où elle partira, le niveau de la mer ne bougera pas. Elle flotte déjà : un glaçon qui fond dans un verre ne fait pas déborder le verre. Ce qui inquiète les glaciologues, c'est ce qu'il y a derrière.

Pourquoi l'Ouest, et pas le reste ?

Enlevez toute la glace de l'Antarctique, et le continent se coupe en deux. C'est ce que montre Bedmap3, la carte la plus précise jamais réalisée du socle rocheux sous la glace, publiée en 2025 et co-signée par Frank Pattyn.

Schéma : deux Antarctiques sous la même glace, l'Est sur un continent, l'Ouest sous le niveau de la mer

À l'est, la glace repose sur un vrai continent, au-dessus de la mer : l'océan ne peut pas passer dessous. À l'ouest, c'est un archipel noyé sous la glace, avec des bassins jusqu'à deux kilomètres sous le niveau de la mer. Sous Thwaites, le socle ne remonte pas vers l'intérieur : il descend. Or plus la glace est épaisse à la ligne où elle se met à flotter, plus elle s'écoule vite. C'est l'instabilité décrite par Johannes Weertman dès 1974 : un vélo sans freins dans une descente. Et quand Frank Pattyn en parle, il emploie un mot que les glaciologues utilisent rarement : irréversible.

La plaque n'est pas le barrage, c'est le thermomètre

En 2021, la glaciologue Erin Pettit annonçait que cette plateforme pouvait « se briser comme un pare-brise » d'ici trois à cinq ans. On y est. Mais en 2023, Hilmar Gudmundsson et ses collègues ont calculé ce qu'elle retenait vraiment : presque rien. Dans leurs trois modèles, la supprimer entièrement ne change pas de façon visible les pertes de glace des cinquante prochaines années (Geophysical Research Letters, 2023).

Les deux ont raison, ils ne regardent pas la même chose. Si la plaque meurt, c'est parce que l'eau profonde plus chaude est déjà là, en train de ronger le pied du glacier. La plaque n'est pas le barrage : c'est le thermomètre.

Quant au scénario catastrophe des falaises de glace qui s'effondrent en dominos, il a été testé sur Thwaites en 2024 avec trois modèles indépendants : pas d'emballement ce siècle, même en retirant toute la glace flottante (Morlighem et al., Science Advances, 2024). Le film catastrophe est repoussé. Pas annulé.

Quatre chiffres vrais, à ne pas mélanger

Quatre chiffres de montée des eaux : 6 cm, 65 cm, 3,30 m et 58 m selon l'échelle de temps

Les articles sur l'Antarctique font souvent l'erreur de mélanger ces quatre nombres. 58 mètres, c'est tout l'Antarctique : un chiffre vrai, mais qu'aucun scénario ne met sur la table pour notre civilisation. 3,30 mètres, c'est l'Antarctique de l'Ouest, dont le point de bascule est estimé autour de +1,5 °C de réchauffement (Armstrong McKay et al., Science, 2022), avec un effondrement étalé sur des siècles à des millénaires. 65 centimètres, c'est Thwaites en entier, sur des siècles. Et d'ici 2100, Thwaites devrait contribuer de quelques centimètres, dans un recul régulier plutôt qu'un effondrement, avec une accélération attendue plutôt après 2080.

Le résultat le plus dérangeant vient d'une étude de 2026 : les versions du modèle qui reproduisent le mieux ce que Thwaites a réellement fait entre 2004 et 2017 sont aussi celles qui projettent les pertes les plus fortes, jusqu'à 180 à 200 milliards de tonnes par an vers 2067, soit à peu près ce que perd tout l'Antarctique aujourd'hui (Goldberg et al., Geophysical Research Letters, 2026). Plus le modèle colle au réel, plus il est pessimiste.

Quand l'Antarctique fond, c'est chez nous que ça monte

C'est le mécanisme le plus contre-intuitif de toute la vidéo. Une calotte de glace est une masse gigantesque, et toute masse attire : elle tire l'océan vers elle. Quand elle fond, cet « aimant » faiblit et l'eau qu'il retenait part au loin.

Schéma : quand l'Antarctique fond, la mer monte surtout loin de lui

Résultat : quand l'Antarctique fond, le niveau de la mer baisse près de l'Antarctique et monte plus que la moyenne mondiale à l'autre bout de la planète, c'est-à-dire chez nous. Pour la Belgique, l'effet du Groenland est en partie compensé par sa proximité ; celui de l'Antarctique, lui, est amplifié. Comme le résume Frank Pattyn : ce qui se passe en Antarctique ne reste pas en Antarctique.

La tempête ne change pas, la mer démarre plus haut

Le danger, à l'échelle d'une vie humaine, ce n'est pas la carte qui change de couleur du jour au lendemain. C'est plus sournois : chaque centimètre de hausse moyenne rehausse le point de départ de toutes les tempêtes.

Schéma : à tempête égale, la mer démarre plus haut

Selon les ordres de grandeur donnés par Frank Pattyn pour les estuaires d'Europe de l'Ouest, avec 50 centimètres de hausse, une zone inondée une fois tous les mille ans le serait une fois par siècle. Avec un mètre, une fois tous les dix ans. De Dunkerque à Ostende, une partie des polders vit déjà sous le niveau des plus hautes mers, derrière des digues.

Ce que la vidéo n'avait pas le temps de dire

Vous avez été nombreux à poser en commentaire des questions passionnantes. 
Voici les réponses que la vidéo, déjà longue, ne pouvait pas contenir.

Le sol va-t-il remonter quand la glace fondra ?

Oui. Une calotte de plusieurs kilomètres enfonce la croûte terrestre, comme un poids sur un matelas. Quand la glace s'en va, le sol remonte, très lentement. La Scandinavie remonte encore aujourd'hui, jusqu'à près d'un centimètre par an, plus de dix mille ans après la fonte de sa calotte. En Antarctique de l'Ouest, le sol remonte déjà de plusieurs centimètres par an (Barletta et al., Science, 2018). Ça peut freiner localement le recul du glacier, mais en remontant, le socle chasse aussi l'eau des bassins vers l'océan mondial. On appelle ça l'ajustement isostatique glaciaire, et ce sera le sujet d'une prochaine vidéo.

La fonte change-t-elle la rotation de la Terre ?

Oui, et c'est mesurable. En fondant, la glace polaire redistribue sa masse vers l'équateur, un peu comme une patineuse qui écarte les bras : la Terre tourne très légèrement moins vite. Les jours s'allongent de l'ordre d'une milliseconde par siècle à cause de la fonte (Kiani Shahvandi et al., PNAS, 2024), et l'axe de rotation lui-même a changé de trajectoire au début des années 2000.

Les 58 mètres, c'est pour plus tard, mais c'est inévitable ?

Non. L'essentiel de ces 58 mètres est à l'est, sur un continent solide, que seul un réchauffement de l'ordre de +5 à +10 °C maintenu pendant des milliers d'années ferait basculer entièrement. Ce n'est pas qu'une question de temps : c'est une question de jusqu'où on laisse monter la température.

Et l'eau qui chauffe, elle ne prend pas plus de place ?

Si, et c'est même le premier responsable de la hausse depuis 1960 : environ 43 % vient de la dilatation de l'océan qui se réchauffe, 27 % des glaciers de montagne, 15 % du Groenland et 12 % de l'Antarctique (Zheng et al., Science Advances, 2026). Mais la même étude montre que la glace des continents devient le moteur principal de l'accélération.

✍️ MA PETITE NOTE PERSO

Ce que j'ai adoré avec Frank, c'est sa façon de tout remettre à sa place : ni panique, ni déni. Juste les chiffres, et ce qu'ils veulent dire pour nous. 🧊

Et je retiens sa phrase : ce n'est jamais trop tard pour tirer le frein plus fort. Le mot « apocalypse » fait cliquer, mais c'est le mot « pente » qu'il faut retenir.

Alors, apocalypse ?

Faux, comme titre de film : rien ne s'effondre la semaine prochaine, et la plaque qui agonise ne fera pas monter la mer d'un millimètre. Vrai, comme échéancier : le seuil de bascule de l'Antarctique de l'Ouest est peut-être déjà franchi, les modèles les plus fidèles sont les plus pessimistes, et derrière, il y a des mètres étalés sur des siècles que plus personne ne saura arrêter une fois la machine lancée.

Ce qu'on décide encore, ce n'est pas la direction. C'est la pente. Chaque dixième de degré évité, ce sont des décennies gagnées. Et comme le dit Frank Pattyn, il ne faut jamais tomber dans le négativisme : ce n'est jamais trop tard pour tirer le frein plus fort.

La musique de l'épisode est signée Frank Pattyn, avec son projet Climate Grooves : des morceaux composés à partir de données climatiques, où chaque point d'une courbe devient une note. À écouter ici.

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Sources

  • Document de sources complet de l'épisode, chapitre par chapitre, avec les DOI et les errata : lien
  • Wild et al., Journal of Glaciology, 2024
  • Pritchard et al., Bedmap3, 2025
  • Gudmundsson et al., Geophysical Research Letters, 2023
  • Morlighem et al., Science Advances, 2024
  • Armstrong McKay et al., Science, 2022
  • Goldberg et al., Geophysical Research Letters, 2026
  • Barletta et al., Science, 2018
  • Kiani Shahvandi et al., PNAS, 2024
  • Zheng et al., Science Advances, 2026

Illustrations : LIMIT, d'après Bedmap3 (Pritchard et al., 2025), Mitrovica et al. (2001), ITGC (2024) et le GIEC AR6.

Vinz

Le glacier de l'apocalypse : on a pesé le mot
Vinz 24 septembre 2026
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